Pourquoi ?

PIND est un projet essentiel par son objet. Le punk, étincelle de vie musicale, faite d’énergie et d’insolence, saisie aux marges et au cœur de notre monde. Un projet qui permet d’espérer mettre en lumière et valoriser une création musicale et artistique en résistance, une culture de l’urgence d’agir, forte d’inventivité et de débrouillardise, nourrie des postures politiques, des mots et des hymnes qui ont accompagné et construit des parcours de vie.

PIND est un projet essentiel par sa dimension humaine, par les contacts et réseaux scientifiques, professionnels, artistiques, musicaux, qui se sont constitués à travers PIND et que nous continuerons à défendre et développer coûte que coûte.

PIND est un projet essentiel enfin car nous sommes conscients des enjeux sociétaux qu’il véhicule. En portant ce projet qui peut paraître subversif du point de vue académique et sociétal, nous entendons mobiliser un prisme décisif dans la compréhension de la société contemporaine, de ses marges et des dynamiques de résistance qui la structurent. Nous voulons, à travers le regard que la recherche peut porter sur le punk en France, éclairer le sens que les acteurs de cette scène donnent à leur place et à leurs choix, confrontés au défi de la réécriture du monde.

Sur des charbons ardents

Au tournant des années 1975-76, des radicalités sonores et rythmiques embrasent subitement le monde occidental. Dans un contexte de crise qui marque la fin des années de croissance d’après-guerre (chocs pétroliers de 1973 et 1979), une multitude de formations musicales essentiellement blanches sont désignées par les médias et par l’industrie musicale, ou s’auto-désignent comme « punk ». Le terme, issu de l’argot, signifie tout ce qui n’est pas recommandable (vaurien, voyou, pourri, homosexuel, prostituée) ; il appartient à toute cette série de mots en quatre lettres qui définissent les jurons : « Fuck, Shit… Punk » ! Après le dadaïsme, le surréalisme et le situationnisme, le punk s’impose comme la dernière avant-garde du XXe siècle. Il adosse sa partition à la critique mordante de l’establishment (« Anarchy in the UK » des Sex Pistols) et au refus de toute forme d’autorité. Il inscrit son désespoir dans la provocation et définit ses propres perspectives d’avenir dans l’absence d’avenir (No Future). Par sa philosophie du Do It Yourself, il constitue la matrice originelle du rock alternatif. Il incarne enfin un modèle de création en résistance qui se diffuse bien au-delà de l’épicentre occidental blanc depuis le début du XXIe siècle, porté par les luttes pour l’émancipation des jeunesses militantes de tous pays, souvent au risque de leurs libertés et parfois de leurs vies (Chine, Iran, Irak, Indonésie, Madagascar, Mozambique, Kenya, etc).

Marre des Beatles et de leur musique de merde!

« Amalgame contre nature » qui mêle « les échos pailletés de David Bowie et du glitterrock, la rage des groupes protopunks d’outre-Atlantique, le son gras du pub rock londonien inspiré par la sous-culture mod, le revival des années 1940 de Canvey Island, la puissance du rythm & blues du Southend, le beat de la soul britannique des années 1960 et les syncopes du reggae » [Hedbige, 1979], le punk se caractérise par sa volonté de faire table rase de l’histoire du rock au moyen d’une musique qui revendique la simplicité (« This is a chord A, this is another E, this is a third G, now form a band »), des textes qui se moquent des conventions sociales et politiques, et une attitude énergique et provocatrice. Il renie l’héritage de la pop (The Beatles), clame sa haine de la musique progressive (Genesis, Pink Floyd) jugée prétentieuse et assimilée aux musiques savantes. Il exprime son rejet des groupes établis (Queen, Led Zeppelin) et conspue les majors et le marché du disque, même si ponctuellement il cède par provocation ou paradoxe aux sirènes de l’industrie musicale. Malgré cette posture de rupture radicale, le punk se reconnaît quelques racines vénéneuses : il puise son énergie rageuse dans le Velvet Underground, les Stooges ou les New York Dolls, se nourrit des accents rimbaldiens et verlainiens de Richard Hell et Patti Smith, tout en revendiquant le droit à la crétinerie subversive (« Cretin Hop » des Ramones). Cette cacophonie sonore se double d’une cacophonie visuelle, avec un répertoire vestimentaire tout aussi éclectique que la musique, « reflet déformé de toutes les principales sous-cultures d’après-guerre ». Le punk s’approprie ainsi un héritage complexe et riche qu’il cherche à dépasser dans un refus des codes, des formes académiques de la culture et des modèles établis de la contre-culture (« The only good hippie is a dead hippie »).

I split on your scenes

En France, le milieu des années 1970 porte encore les marques de la révolution de Mai 1968 ; il se caractérise par l’activisme des minorités agissantes (Mouvements de libération des femmes de défense des homosexuels, Groupe d’intervention sur les prisons autour de Michel Foucault, manifestations gauchistes), la morosité ambiante liée à la crise économique, la forte haute du chômage et les désillusions du Peace and Love. Sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, l’explosion punk est marquée à l’été 1976 par le premier festival punk au monde, qui a lieu à Mont-de-Marsan et précède de quelques semaines le rassemblement du 100 Club de Londres. Mont-de-Marsan rassemble des groupes français, anglais, américains, suisses, pour un public (représenté comme délinquant, violent, drogué) venu des quatre coins de l’Europe. Le punk incarne brutalement l’urgence et les promesses subversives d’une musique sans concession. Il devient l’expression première d’un rock hexagonal qui s’affirme localement et s’affranchit des formes d’invisibilité auquel il était astreint : silence médiatique, absence de structures, de concerts, de locaux. Jouer à tout prix, ici et maintenant, chanter dans sa langue maternelle, deviennent possibles, alors même que les médias commencent à s’emparer de ce qu’ils désignent comme « nouveau phénomène social ».

Punks not dead

Le mouvement trouve un premier achèvement en 1978, lorsque les groupes emblématiques se sabordent (fin des Sex Pistols en janvier 1978) et qu’une grande partie des scènes occidentales donne le sentiment de se dissoudre dans ses propres contradictions (en particulier la difficulté à gérer le succès) et de disparaître, débordée par le succès de nouveaux courants musicaux comme la new-wave et le disco. Pour autant, la dynamique punk se réinvente, avec l’émergence de nouvelles scènes qui se cristallisent autour de sons musicaux plus durs et de textes plus engagés politiquement (anarcho-punk), l’apparition de nouvelles catégories musicales (hardcore, oi!) et de nouveaux codes vestimentaires (cuir clouté, crête).
Dans les années 1980, les révolutions libérale et conservatrice (Reagan, Thatcher) correspondent à la naissance ou à la reconnaissance de groupes très engagés politiquement (Dead Kennedys, Crass et Exploited). En France, l’avènement de la gauche (élection de François Mitterrand en 1981), son cortège de libertés nouvelles (radios libres, Fête de la musique, réduction du temps de travail) mais également ses renoncements politiques rapides (virage de la rigueur en 1983) sont contemporains de la montée du Front National. Ce contexte sociopolitique correspond à l’émergence de groupes dont la musique devient le véhicule de messages politiques plus affirmés (« La jeunesse emmerde le Front National). De plus, le contexte européen des années de plomb, marqué par la violence politique (Action directe en France), les fractures sociales et les violences des rapports sociaux (montée du racisme et création de SOS racisme, affaire du sang contaminé et naissance d’Act Up) entrent en résonnance avec des manières inédites de vivre et de faire vivre la musique (réseaux et labels indépendants), de lutter et d’exprimer une parole militante (concerts dans les squats, partage de terrains de lutte avec les autonomes). Ces années sont également caractérisées par des problématiques de fractionnements idéologiques et sociopolitiques au sein de la scène punk : l’hybridation des genres (punk/skin) amène à questionner la teneur des discours et des luttes qui ont façonné certaines postures extrêmes (« Nazi punks fuck off »).
Au-delà des années 1990, dans un contexte mondial caractérisé par la mondialisation, l’émergence d’internet et du village global, par les grandes peurs (pollution, pandémies, famines) auxquelles répondent les grandes problématiques de l’Agenda 21 (écologie, santé, citoyenneté), les jeunes générations punk impulsent à la musique et aux formes de résistances un souffle nouveau : thèmes écologiques et militants (très proches des hippies et donc très éloignés du Destroy punk des débuts), émergence de segments plus radicaux (Vegan, Straight Edge, Riot Grrrl), alors que certains groupes plus anciens poursuivent leur route. Ce tuilage générationnel musical, artistique et socio-politique enrichit le punk et le réinvente constamment.